Un CRS témoigne : « Après les attentats de 2015 on nous applaudissait, maintenant on nous insulte »

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Manifestations des Gilets jaunes, cortèges lycéens et étudiants, menace terroriste… les forces de l’ordre disent leur épuisement mercredi, lors d’une journée de mobilisation. Au JDD, le CRS Jessy Castane raconte son quotidien.

Les manifestations des Gilets jaunes depuis un mois en France ont épuisé des forces de l’ordre déjà exsangues. Mercredi, les syndicats de police ont d’ailleurs appelé à la grève du zèle des « gyros bleus ». Et la prime de 300 euros promise par le gouvernement n’a pas vraiment apaisé les esprits. Ils demandent notamment le paiement des heures supplémentaires et le renforcement des effectifs. Au JDD, Jessy Castane, CRS brigadier chef dans l’Yonne et délégué de l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa), a raconté ses conditions de travail.

Avant chaque manifestation de Gilets jaunes, j’ai peur de ne pas rentrer chez moi le soir

« Cela fait plus de 20 ans que je suis CRS. Mais avant le 1er décembre [l’acte 3 des Gilets jaunes] je n’avais jamais connu une manifestation aussi violente. Les personnes en face de nous voulaient nous tuer. Avant chaque manifestation de Gilets jaunes, j’ai peur de ne pas rentrer chez moi le soir. Je ne m’inquiète pas pour moi car j’ai choisi ce métier et je connais les risques, mais je suis inquiet pour ma famille. Le 1er décembre, je n’ai pas pu regarder mon téléphone avant 23h30, j’avais de nombreux messages de proches qui s’inquiétaient. Ma plus jeune fille n’a pas voulu aller se coucher avant de m’avoir eu au téléphone. Le soir, quand je rentre du travail, je ne raconte pas tout ce que j’ai fait dans ma journée. C’est une façon de protéger ma famille mais aussi de déconnecter ».

CRS, Jessy Castane travaille 70 heures par semaine
Jessy Castane raconte qu’il travaille 70 heures par semaine. En vingt ans de carrière, il n’a jamais connu les 35 heures. En théorie, les forces de l’ordre ont un jour de repos hebdomadaire. En pratique, ce n’est pas toujours le cas. « Les jours de repos, c’est souvent moins de 24 heures. On est appelé pour des missions parfois loin de chez nous et avec le temps de trajet, on est rarement en repos pendant 24 heures consécutives ».

Depuis le début de la semaine, Jessy Castane est à Strasbourg pour sécuriser le marché de Noël, après l’attaque terroriste qui a fait 5 morts et 11 blessés le 11 décembre. Il y restera également pendant les fêtes de fin d’année.

Nous ne travaillons pas pour des primes

Pour lui, le versement d’une prime de 300 euros n’est pas la réponse attendue par les hommes et les femmes sur le terrain. « Nous ne travaillons pas pour des primes, nous sommes un service public. Nous allons recevoir 300 euros alors que des milliers de citoyens descendent dans la rue parce qu’ils n’arrivent pas à boucler les fins de mois. Nous voulons plus de moyens humains et techniques. Nous avons besoin de 1.000 fonctionnaires supplémentaires. J’ai dû payer 80% de mon matériel de travail, car il est très rarement remplacé quand il est usé ».

Le sujet tabou des suicides chez les forces de l’ordre
Jessy Castane évoque les problèmes psychologiques nés de la dégradation de la situation, et les suicides, aussi, sujet toujours tabou chez les forces de l’ordre. « Beaucoup ont peur d’être pris pour des fous s’ils vont voir un psychologue. J’ai un collègue qui s’est suicidé. Nous partagions la même chambre deux jours avant qu’il ne mette fin à ses jours. Je ne me doutais pas qu’il commettrait un tel acte. »

En 2017, 45 policiers et 16 gendarmes ont mis fin à leurs jours selon les données du ministère de l’Intérieur. Le taux de suicide dans la police est largement supérieur à la moyenne nationale (+36%). Le CRS de l’Yonne, lui, raconte que l’intensité des manifestations des Gilets jaunes les a conduits à davantage partager leurs ressentis. « Nous parlons beaucoup entre collègues, après la manifestation du 1er décembre, nous nous sommes confiés, c’est une façon de vider notre sac et ça fait du bien ».

Je n’ai pas honte d’être CRS

Jessy Castane regrette aussi la dégradation de l’image des forces de l’ordre au sein de l’opinion publique. « Lorsque je réponds à des interviews télévisées, on me demande si je veux flouter mon visage. Je réponds ‘non’. Je n’ai pas honte d’être CRS. C’est fou qu’en 2018, on puisse avoir honte d’être policier ou gendarme. J’ai été obligé de dire à mes filles de mentir sur mon métier, car elles recevaient des insultes de la part de leurs camarades de classe. Le fils de 7 ans d’un collègue a été frappé en sortant de classe par d’autres enfants sous prétexte que son père est policier. Après les attentats de 2015, on nous applaudissait, maintenant on nous insulte. »

A cette situation s’ajoutent les menaces sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, avec ses collègues, il a porté plainte contre une personne qui les avaient menacés de mort sur Facebook.

Pourtant, il ne changerait de métier pour rien au monde. « Malgré tout ça, je continue de dire que j’aime mon métier. C’est la protection que j’apporte aux citoyens qui me fait tenir. »

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