Grand débat national : Emmanuel Macron vole-t-il la vedette aux Français?

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Depuis le lancement du grand débat national, Emmanuel Macron est très actif. Au risque de voler le premier rôle aux Français.

Lors de son arrivée au débat citoyen de Bourg-de-Péage (Drôme) jeudi, Emmanuel Macron avait prévenu : « Je ne veux pas monopoliser la parole. » Pourtant, debout, un micro en main, le président de la République a répondu pendant plus de trois heures aux questions des quelques 250 personnes inscrites. C’est certes moins que les deux marathons de réponses face aux maires de l’Eure et du Lot qui ont duré plus de 6h30 à chaque fois, mais cette nouvelle prise de parole renforce l’impression d’une omniprésence d’Emmanuel Macron dans ce « grand débat national ».

Un sentiment que la présidence tente pourtant d’éviter. Jeudi, elle avait ainsi décidé de ne pas retransmettre en direct la nouvelle rencontre d’Emmanuel Macron avec des élus, dont Laurent Wauquiez, souhaitant ainsi ne pas lasser les Français mais aussi de ne pas surexposer le Président alors que l’objectif du grand débat est de faire dialoguer les citoyens entre eux. Mais la participation du Président au débat citoyen a, elle, bien été diffusée sur BFMTV et sur franceinfo par exemple.

L’opposition raille le « quasi-monologue »
Plusieurs membres de l’opposition ont d’ailleurs raillé le chef d’Etat après cette nouvelle sortie médiatisée. Le secrétaire général délégué des Républicains, Geoffroy Didier, a ainsi estimé vendredi que le président de la République s’était « fait plaisir ». « Il y a beaucoup de tactique politicienne de la part d’Emmanuel Macron », a déclaré le député européen sur RFI. « J’ai vu une belle performance de communication, de belles phrases, un président dans un quasi-monologue. »

Eric Coquerel, député La France insoumise, a aussi critiqué la performance d’Emmanuel Macron dans un tweet : « Ne tournons pas autour du pot : 3h de boniments en direct sur toutes les chaînes pour justifier une politique dont on avertit en préambule qu’on ne la changera pas n’a rien d’un grand débat mais tout de la propagande. »

« Cette hypermédiatisation n’efface pas les contributions des Français mais on voit que ce grand débat a été pensé par Emmanuel Macron pour essayer de reprendre la main après avoir été sur le ‘reculoir’ depuis le début de la crise des Gilets jaunes, juge pour le JDD Arnaud Mercier, enseignant-chercheur spécialisé dans la communication. Il essaie de renouer avec son style de campagne qui avait fait son succès. »

La marque du « régime présidentiel »
Le sentiment d’hypermédiatisaton de la parole présidentielle est par ailleurs renforcé par la forte présence d’une partie des membres du gouvernement sur les plateaux de télévision des émissions consacrées au grand débat national. La secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, co-anime par exemple ce vendredi l’émission Balance ton post avec Cyril Hanouna.

La « communication » des professionnels de la politique peut enrichir le débat, a jugé vendredi sur Cnews le politologue Pascal Perrineau, un des cinq garants chargés de veiller à son bon déroulement. Selon lui, lorsqu’Emmanuel Macron défend ses choix plusieurs heures durant devant des maires ou des citoyens, « il est dans sa position de responsable, il vient prendre la température à la base », et c’est aussi une marque du « régime présidentiel ».

Le chercheur relève toutefois que « ce grand débat n’a pas été organisé pour les professionnels de la politique et les professionnels de la parole », mais « pour les citoyens », et que c’est « à la fin » des consultations, le 15 mars, que « les politiques, les institutionnels, auront toute leur légitimité à revenir dans le débat ». Jeudi, Emmanuel Macron a de nouveau assuré qu’il prendrait « des décisions » à la fin du grand débat.

Des questions orientées
Pour participer à celui-ci, les citoyens peuvent donc assister aux réunions organisées localement mais également se rendre sur la plateforme numérique mise en place en début de semaine. Sur celle-ci, ils peuvent faire des propositions et répondre à des questionnaires sur chacun des quatre thèmes mis au débat (transition écologique, fiscalité et dépenses publiques, démocratie et citoyenneté, organisation de l’Etat et des services publics).

A ce niveau-là, une difficulté apparaît puisque, comme l’explique le site Les Jours, les fiches d’information et les questions proposées ne sont pas neutres et orientent les réponses vers la politique prônée par Emmanuel Macron. Ainsi, pour le thème consacré à la fiscalité et aux dépenses publiques, la réduction du déficit est ainsi posée comme un objectif non discutable. « Le seul moyen de baisser les impôts, c’est de baisser les dépenses, je ne vais pas vous mentir », a confirmé jeudi Emmanuel Macron.

En vue de cet objectif, des mesures comme la réduction des dépenses publiques ou la baisse du coût du travail sont suggérées par la formulation des questions. « On voit bien que l’exécutif a cherché à encadrer les possibilités pour affirmer que certains thèmes n’étaient pas forcément ouverts au débat », analyse Arnaud Mercier.

Ce n’est pas ça un grand débat

Une méthode critiquée par Chantal Jouanno, présidente de la Commission nationale du débat public. Ce vendredi sur LCI, elle a ainsi reproché à la plateforme internet de fausser le débat. « Nous n’avions pas voulu que le grand débat se résume à un questionnaire sur quatre thèmes, nous avions dit (au gouvernement) ‘Aujourd’hui le grand débat se limite pour vous à la possibilité de ne débattre que des quatre thèmes et de ne répondre qu’aux questions qui sont posées par le gouvernement’, ce n’est pas ça un grand débat », a regretté celle qui s’est retirée début janvier de l’organisation du grand débat, en raison d’une polémique sur son salaire.

« Le principe d’un débat public, ce n’est pas de poser des questions aux Français, c’est les Français qui vous posent des questions, c’est eux qui s’expriment, c’est eux qui disent ce qui leur tient à coeur », a-t-elle souligné. Elle voit dans le déroulement du débat actuel une simple « consultation ». « C’est un autre exercice, où vous choisissez les questions, qui sont forcément orientées, forcément il y a toujours des biais dans les questions que vous posez. Là par exemple, si vous voulez travailler sur la question du travailleur pauvre et du pouvoir d’achat, il n’y a aucune question qui porte sur ce sujet ».

« Le calcul du gouvernement est qu’il vaut mieux affronter la critique maintenant en prévenant qu’il ne bougera pas sur certains sujets, plutôt que de la subir après le débat et apparaître comme un censeur des propositions qui en auront découlé », estime Arnaud Mercier. Selon un sondage OpinionWay pour LCI-Le Figaro-RTL, 67% des Français estiment que le grand débat est « une bonne chose » ; mais 62% pensent aussi que l’exécutif ne prendra pas en compte ses résultats.

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