Le temps des crises

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À quels signes reconnaît-on une crise ? Le vocabulaire médiatique, trop emphatique, a tendance à voir des crises partout. Des crises humanitaires aux crises sanitaires, il y a aussi de petites crises : la crise du bénévolat, la crise au FC Nantes, la crise au sein de la CDU. On y perd sa boussole, et on ne sait plus où l’on en est.

Face à une crise, il faut savoir hiérarchiser et prendre de bonnes décisions dans un contexte d’incertitude. Le mot Κρίσις a une origine médicale : au paroxysme d’une maladie, dont l’issue pourrait être la mort ou la rémission, le médecin doit savoir identifier les bons symptômes. Ici le médical rencontre la politique, deux arts avec leurs techniques et leurs erreurs possibles, des arts et non des sciences exactes. Il faut donc commencer par identifier ce dont la crise est le signe.

Prenons l’épidémie de coronavirus. En l’état des risques actuels – du moins de ceux connus par l’opinion publique – elle témoigne d’avantage d’un emballement de la communication que de la réalité du danger. La grippe ordinaire en France a déjà tué 55 personnes depuis début novembre dont 9 enfants de moins de 15 ans. Pourtant elle n’effraie presque plus alors que chaque année elle touche entre 2 et 6 millions de personnes en France et fait parfois plusieurs milliers de morts. Au lieu d’informer, médias et gouvernement, en se focalisant sur quelques cas graves, déclenchent une panique plus néfaste que la maladie elle-même.

Comme toutes les maladies contagieuses, elle est une pathologie de la mondialisation. Les grandes épidémies ont été propagées par l’ouverture des voies de communication. Rien qu’au sud des États-Unis on estime que 80 % de la population indigène a été éradiquée par la maladie après le XVI° siècle. Et l’Europe a hérité de la syphilis, propagée ensuite par les guerres d’Italie et exportée en Chine par les comptoirs portugais.

Le coronavirus marque aussi une crise du capitalisme. L’économie délocalisée, à flux tendus, interconnectée ne peut souffrir le moindre grain de sable. On subit la dépendance sanitaire de l’Europe en médicaments produits en Chine. La croissance mondiale était artificiellement tenue par celle de la Chine à des coût sociaux et environnementaux exorbitants. À la panique, le marché répond avec son instinct de prédateur sur le prix des produits médicaux de première nécessité, tandis que le service public hospitalier exsangue après des décennies de gestion libérale doit seul mener une bataille qui nécessiterait une mobilisation générale, de plus grande efficacité que des leçons sur la manière de se saluer.

Un autre monde est nécessaire, il est vital. Espérons que cette crise débouche sur les bonnes décisions : relocalisations, création d’un pôle public du médicament, gestion publique de la santé selon des critères d’efficacité sanitaire et non plus étroitement comptables. Cela démontre la supériorité des mesures collectives et de l’intervention publique sur l’individualisme libéral et le marché.

Édito de Benoît Schneckenburger publié le 9 mars dans l’Heure du peuple.

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