Lactalis : l’école du vice

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Pendant près d’un an, le media Disclose a mené l’enquête sur le « système » Lactalis, numéro un mondial des produits laitiers. Celle-ci a été publiée au mois d’octobre 2020. Très loin de la petite entreprise fondée en 1933, Lactalis est un véritable mastodonte : 5 milliards de litres sont transformés chaque année pour 20 milliards de chiffre d’affaires. Elle compte 15 000 salariés en France répartis dans 70 usines françaises et 270 à travers le monde. On découvre que la multinationale est prête à tout. Sur l’autel des profits, tout est sacrifié : normes sanitaires méprisées, environnement pollué, fisc trompé et argent public gaspillé.

Les normes sanitaires méprisées

Lactalis est d’abord connue pour la gestion catastrophique du scandale de la Salmonelle. L’affaire commence au mois de décembre 2017. Les services de l’Etat tirent la sonnette d’alarme au sujet d’une contamination à Salmonella Agona. Cette bactérie est potentiellement mortelle pour les nourrissons. En l’espace d’un mois, pas moins de 32 800 appels de familles au numéro vert sont enregistrés. Il faudra pourtant attendre plus d’un mois pour que l’intégralité des lots de lait infantile concernés soient retirés du marché. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a enquêté sur la gestion de crise. Ses conclusions sont sans appel : « la stratégie du groupe Lactalis a consisté à réduire l’impact des opérations de retrait et rappel au strict minimum ». Des prélèvements effectués en août, soit 5 mois plus tôt, avaient détectés la Salmonelle. Lactalis les a dissimulés. Pour faire bonne figure en plein scandale, la firme a commandé un rapport à un expert en sécuritaire sanitaire. Trop accablant, celui-ci est censuré avant sa parution. Il soulevait notamment la question d’une souche de salmonelle… vieille de 12 ans.

300 plaintes ont été déposées dans cette affaireLes charges qui pèsent contre le président de Lactalis dans l’enquête en cours sont lourdes : « blessures involontaires », « inexécution d’une procédure de retrait ou de rappel », « tromperie » aggravée.Ce non-respect des normes sanitaires est loin d’être un cas isolé. En 2008, Lactalis a été condamné pour « mouillage de lait ». Cette pratique consiste à standardiser le taux de protéines dans le lait, en y ajoutant notamment des « eaux blanches », c’est-à-dire les eaux de lavage des tuyaux. Cela permet d’augmenter les volumes produits à moindre coût. En 2016, des documents internes d’une usine de la Manche demandent aux techniciens de réutiliser les fromages tombés au sol ou souillés pour faire d’autres fromages. Ces pratiques peuvent constituer une« tromperie aggravée ».Lactalis en est bien conscient. Les jours d’audit, elles sont interdites aux employés. Les salariés syndiqués qui dénoncent ces pratiques dérangent. Disclose évoque le licenciement brutal de deux d’entre eux. Lactalis a été condamné en 2019 pour licenciement sans cause réelle et sérieuse. En bref, Lactalis se préoccupe davantage de sa notoriété que des risques sanitaires et de notre santé. Et la multinationale est prête à tout pour étouffer les scandales.

L’environnement pollué

Les journalistes ayant mené l’enquête parlent également de « pollution en bande organisée ». Depuis 2010, sur 60 usines Lactalis recensées en France, 38 ICPE ont violé ou violent toujours le code de l’environnement. Comment cela est-il possible ? En France, les usines doivent respecter des valeurs limites d’émissions. Celles-ci sont fixées en fonction de la dangerosité de la substance et du secteur d’activité. En clair, elles sont autorisées à polluer sous réserver d’effectuer un auto-contrôle de leurs rejets d’eaux usées. Cette « autosurveillance » est régulièrement falsifié par Lactalis. Au moins 10 usines ont émis des rapports suspects voire mensongers qui sous-estiment les niveaux de pollution.

Les épisodes de pollution graves sont multiples. En 2017, l’usine de Retiers en Ille-et-Vilaine rejette du lait, des eaux usées et des tonnes de résidus très toxiques dans la Seiche. Elle a dépassé de 129% son volume de rejets journaliers autorisés dans l’eau. Des milliers de poissons meurent asphyxiés. La pollution a duré plus de 10 jours et s’est étalée sur 8km. L’usine a reçu une amende. Cela ne l’a pas empêchée de repolluer 2 mois plus tard. Depuis 10 ans, à St-Just-de-Claix, en Isère, une usine rejette 100 000m3 d’eaux polluées par an. Rien n’a changé malgré une mise en demeure en 2016 et une plainte de la FNE en 2017. Celle-ci n’est toujours pas raccordée à une station d’épuration. L’enquête a trouvé 28 produits chimiques dans l’Isère pour près de 600kg journaliers. Le procès s’est tenu en 2018. Lactalis a été condamnée à 50 000€ d’amende. Une sanction bien peu dissuasive quand les économies réalisées en n’ayant pas traité ses eaux usées sont estimées à près d’un million d’euros en deux ans.

Fisc trompé et argent public gaspillé

Malgré les atteintes à l’environnement, son mépris des normes sanitaires et ses montages fiscaux, Lactalis bénéficie du soutien des pouvoirs publics. Au total, le groupe aurait bénéficié de 40 millions d’euros de subventions de la part des agences de l’eau depuis 2002. Fin novembre, le conseil régional des Pays de la Loire (majorité LR-UDI) a voté une nouvelle subvention de 840 000 euros à Lactalis. A la clef : la création de deux emplois. Le tout sans contrepartie sociale ou environnementale.

Avide de profits, Lactalis a bâti un système complexe. Celui-ci organise d’une part la remontée de dettes fictives et de créances vers la société BSA International, installée en Belgique. Ce procédé lui permet de se soustraire à la législation française. Lactalis fait également des montages fiscaux par un système d’emprunt entre ses différentes filiales. Elle utilise pour cela une société écran basée au Luxembourg. Lactalis fait ainsi fondre ses bénéfices côté français. Mécaniquement, elle paye moins d’impôt sur les sociétés. Grâce à cela, entre 2018 et 2019, Lactalis a réduit sa contribution à l’impôt de 55 %. Au total, Lactalis aurait soustrait au moins 220 millions d’euros à l’Etat français entre 2013 et 2018 et transféré 1,3 milliard d’euros au Luxembourg. Nethuns, la société écran luxembourgeoise, est d’après l’enquête « la clé du voûte » du système. Elle ferait disparaître les milliards de bénéfices de Lactalis vers des paradis fiscaux avec la complicité d’une dernière pièce. La « Société générale Bank & Trust » offre son « expertise bancaire », selon Lactalis. Cette banque est surtout connue pour avoir été au cœur du scandale des « Panama Papers ». C’est une experte évasion fiscale.

Une interrogation demeure : qui sont les bénéficiaires de Nethuns ? Les documents luxembourgeois obtenus par Disclose sont clairs. Il s’agit des propriétaires du groupe Lactalis : l’actuel président, Emmanuel Besnier, sa sœur et son frère.  La famille Besnier est la 11ème fortune française avec un patrimoine estimé à 9,9 milliards d’euros.

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