BICENTENAIRE NAPOLÉON : « Il ne faut pas jouer avec le Bonapartisme »

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Entretien avec Alexis Corbière, député LFI de la Seine-Saint-Denis

Vous protestez contre les célébrations officielles du bicentenaire de la mort de Napoléon, et plus particulièrement contre la cérémonie organisée le 5 mai à l’Institut de France. Est-ce à dire que vous voulez, comme l’a dit le président Macron, « effacer le passé »?

Non. C’est l’inverse. Dans toute société qui se veut démocratique, il est utile que les citoyens aient une connaissance de l’Histoire. En France, cette dernière occupe une place particulière : nous sommes une Nation civique, donc politique. L’Histoire du pays est jalonnée de controverses historico-politiques, et c’est tant mieux. Aussi, je vois d’un œil positif les expositions, publications et débats suscités par ce bicentenaire. Il n’est pas question d’effacer le passé. Le problème, c’est le choix qu’a fait le Président de la République de donner à la commémoration de Napoléon la forme d’un hommage, au nom de la République. C’est déjà une signature politique.

Les 150 ans de la Commune de Paris n’ont fait l’objet d’aucune célébration officielle. De même, le 5 mai aurait pu être l’occasion, de commémorer l’ouverture des États Généraux en 1789, etc. Bref, prendre la parole sur la mort de Bonaparte, et se taire sur d’autres grands moments de notre Histoire commune, est bien un choix qui a un sens politique, qui doit être questionné. Je souligne en passant que les controverses actuelles sur Napoléon ne sont pas, contrairement à ce que rabâchent les idéologues de la droite et de l’extrême-droite, une particularité de notre époque, le produit de je ne sais quelle tendance contemporaine à « mépriser » notre Histoire. Balivernes. Déjà, en 1840, au moment du rapatriement des cendres de l’empereur, les parlementaires avaient âprement débattu, et Lamartine s’était montré critique. En 1921, lors du premier centenaire de sa mort, les célébrations avaient quasi exclusivement pris une forme militaire sous la houlette du maréchal Foch, et le Président Millerand était resté silencieux. On notera aussi les articles d’alors de L’Humanité (organe du parti communiste) ou du Populaire (journal lié à la SFIO) : dans le premier, Marcel Cachin écrivait : « Je n’ai jamais chargé qu’un être de ma haine… Sois maudit, ô Napoléon ! », tandis que dans le second, on pouvait lire : « De toutes les vaines forfanteries du nationalisme, il n’en est aucune qui soit plus de nature à desservir la France dans le monde que la célébration du centenaire de la mort de Napoléon ». Depuis toujours, la figure de Napoléon pose problème aux authentiques républicains et aux organisations du mouvement ouvrier.

Pourquoi ? Pouvez-vous rappeler en quoi consiste le contentieux ? 

Sous le Directoire, la dynamique populaire révolutionnaire s’épuise. La bourgeoisie de l’époque, les profiteurs, veulent un retour à un ordre social en leur faveur, un pouvoir fort et répressif, et, selon la formule consacrée, ils « cherchent un sabre ». Plusieurs militaires sont tour à tour envisagés (Bernadotte, Jourdan…) pour incarner ce pouvoir. C’est finalement ce jeune Bonaparte qui l’emporte, parce qu’il s’est forgé une aura grâce à ses conquêtes militaires habilement exaltées, qu’il dispose de solides réseaux politiciens notamment grâce à ses frères, et qu’il a su donner des gages aux gens qui comptent, à commencer par Talleyrand ou Sieyès. Il s’impose donc, par la ruse et la peur, lors d’un véritable coup d’État, en 1799, le célèbre 18 brumaire. À partir de là, il va vite écarter ceux qui pensaient faire de lui leur marionnette, pour concentrer tous les pouvoirs, et se faire proclamer Empereur trois ans plus tard !

Les hommes de 1789 avaient une hantise : qu’un militaire, un Cromwell, un Monk, impose sa dictature au pays. Avec Napoléon, c’est chose faite. La République disparaît dans les faits. Il est, il faut le dire clairement, le fossoyeur de la République. Certes, il empêche le retour des Bourbons, mais il crée une nouvelle noblesse d’Empire. Il multiplie les guerres, parfois défensives, mais aussi de conquêtes. Il musèle la presse, surveille et réprime les opposants. Il rétablit l’esclavage, que la France reconnaît aujourd’hui comme un « crime contre l’humanité », et qui avait été aboli en 1794. Déjà à son époque, cela apparaît à beaucoup comme une ignominie. Bref, il ne saurait en aucun cas faire partie du Panthéon républicain, qui valorise d’abord le respect de la souveraineté populaire, et non le pouvoir autoritaire d’un seul.

Autant que Bonaparte lui-même, c’est le bonapartisme que vous mettez en cause.

Oui. Le spectre du bonapartisme nous hante et nous encombre depuis 200 ans. Le bonapartisme, c’est ce recours au Sauveur, au « Sabre » qui viendrait rétablir l’Ordre. C’est le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, qui liquide la Deuxième République ; le « moment » du Boulangisme contre la Troisième ; ou l’avènement, en pleine défaite de la France, du Maréchal Pétain. L’ombre du bonapartisme plane aussi sur le gaullisme, même s’il serait absurde de mettre un signe égal entre les deux. Le bonapartisme, c’est encore, la tentative de putsch des généraux, en 1961, quand les ultras de l’Algérie française ont compris que De Gaulle ne ferait pas leur politique. Et ce vieux mythe n’a, hélas, pas disparu de notre vie publique, comme l’a montré, il y a peu, l’appel signé par des militaires factieux. Choisir, dans ce contexte-là, de ne pas combattre idéologiquement ce néo-bonapartisme mais de célébrer Napoléon me paraît pour le moins dangereux.

Vous parlez de « célébration ». Mais les autorités ont insisté sur le caractère « mesuré », « équilibré », du discours présidentiel.

Ce que le Président a dit dans son discours du 5 mai, à l’Institut, me paraît surtout inconsistant sur les choses sérieuses. Il a célébré en Napoléon une sorte de self made man« l’enfant d’Ajaccio » qui ose « prendre son risque » et devient « le maître de l’Europe ». Il a parlé aventure, imaginaire. Et il a évacué les questions délicates. Le rétablissement de l’esclavage ? Une « faute », sans plus. Son coup d’État ? Pas question de « juger les conditions de son accès au pouvoir ». Quant à la question de savoir si Napoléon est bien le fossoyeur de la Révolution, Macron a refusé de trancher : « je me garderai bien de m’aventurer sur ces terres », a-t-il dit. Pourtant, il faut répondre ! Ce n’est pas une question secondaire ! Le Président a essayé d’appliquer à Napoléon sa sempiternelle stratégie du « en même temps » : reconnaître quelques défauts à Napoléon, et en même temps le célébrer, laisser entendre que nous aurions à apprendre de lui, à nous en réclamer, à nous en inspirer. Mais nous inspirer de quoi ? Le bonapartisme est un dangereux poison politique, dont nous devons nous débarrasser. Quant à la « légende » napoléonienne, qui fait « vibrer mille cordes d’imaginaire », elle n’a pas sa place en République. Les citoyens ne sont pas des enfants à qui les dirigeants racontent des légendes pour les endormir.

Pourquoi le Président a-t-il ainsi « élu » la figure de Napoléon ?

Manifestement, Macron a essayé de s’approprier un peu de la grandeur du mythe Napoléon. Il a multiplié, dans son discours, les clins d’œil et les parallèles. Jeune et ambitieux, surgissant tout à coup sur la scène politique, prétendant dépasser les clivages politiques et les contradictions sociales, assurer l’Ordre, incarner l’État, et « combler le vide laissé par la figure du roi [Louis XVI exécuté] le 21 janvier [1793] ». Emmanuel Macron veut se poser en Napoléon civil new look. On pourrait en rire, car le costume est un peu grand pour lui. Mais on peut aussi s’en inquiéter. Je le redis : il ne faut pas jouer avec le bonapartisme.

Propos recueillis par Antoine Prat

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